.D'un côté, le père modèle, toujours in love with Vanessa. De l'autre, l'anti-star la plus sexy de la planète, l'écorché vif capable de jouer les rôles les plus extrêmes. Le tout donne un homme mature, au sommet de son art.
Comptez sur Johnny Depp pour choisir des personnages extravagants. Après le récent Willy Wonka, preuve supplémentaire avec le comte de Rochester, dans Rochester, le dernier des Libertins, qui retrace l'ébouriffante destinée de cet aristocrate, débauché notoire et poète sulfureux dans l'Angleterre du XVIIe siècle. L'acteur est de passage à Los Angeles, profitant d'un break sur le tournage simultané des deux suites de Pirates des Caraïbes, aux Bahamas. La veille, on lui a décerné son étoile sur Hollywood Boulevard. Aujourd'hui, après sa journée de promotion, l'American Film Institute lui rendra hommage pour l'ensemble de sa carrière. Johnny Depp a l'air détendu. Impressionnant Borsalino à large bord, lunettes à monture en écaille et costume épaulé marron complètent un look résolument rétro. Il porte une chaîne agrémentée d'un symbole énigmatique : "Mon collier Gonzo, en mémoire de Hunter S. Thompson", dit-il sans se faire prier, évoquant le journaliste qu'il avait incarné dans Las Vegas parano.
Caressant d'un index distrait sa barbichette, il se prête au jeu des questions-réponses avec bonne humeur. À quarante-deux ans, il reste délibérément un acteur imprévisible, caméléon invétéré et amateur de tangentes risquées. Exactement ce que ses fans attendent de lui.
On vous découvre dès les premières images du film (Rochester), en gros plan, dans un monologue où vous concluez : "Je ne veux pas que vous m'aimiez." C'est un paradoxe plutôt gonflé d'annoncer ainsi la couleur, car on imagine que tout acteur, au contraire, souhaiterait avant tout que son personnage plaise...
C'est déconcertant, n'est-ce pas ? Mais justement, c'est ce qui m'a intrigué chez Rochester. Qu'il affiche ainsi la couleur sans ambages. Pour mieux le comprendre, j'ai fait des recherches, fouillé son passé et ses écrits. Alcoolique. Illuminé. Quelqu'un de très cruel aussi. Dont l'existence aura été une succession de maintenant urgent et de désabusements. J'ai retrouvé en lui certains des traits d'artistes tel Van Gogh ou d'écrivains tel Jack Kerouac que j'admire, mal aimés et tellement incompris de leur vivant. Si bien que j'ai fini par avoir vraiment pitié de lui.
Les tempéraments artistes seraient-ils plus enclins à des tendances autodestructrices ? À une époque, vos débordements faisaient régulièrement la une de la presse tabloïd...
Franchement, je ne sais pas si les deux sont forcément liés. D'abord, je ne me considère pas nécessairement comme un artiste. En effet, j'ai connu une période, disons, agitée, où la célébrité m'étouffait. Je ne supportais pas d'être dévisagé dans la rue ou au restaurant. Je me braquais... Il m'a fallu pas mal de temps avant d'être capable de m'y habituer. Pas de m'y faire entièrement, mais de l'accepter, car, après tout, ce n'est pas si terrible que cela. Mais au début de ma carrière, j'avais l'impression d'être devenu un phénomène de foire, à tel point que je n'étais capable de me sentir vraiment moi-même qu'en étant seul. Le reste du temps, je devais boire comme un trou à chaque fois qu'il me fallait jouer ou sortir en public, rien que pour surmonter mes angoisses. J'étais tellement mal à l'aise. Bref, j'ai quand même fini par mûrir et par ne plus prendre tout cela avec autant de sérieux. Ma rencontre avec Vanessa et la naissance de notre premier enfant ont été déterminantes dans ma guérison ! Des bases solides qui m'ont aidé à tout relativiser... Ça a été mon salut, l'initiation à un genre de bonheur insoupçonné, que je n'avais jamais expérimenté. Un vrai miracle. Mais j'ai quand même gaspillé nombre d'années à cause de ma stupidité et de mon entêtement...
Le film est dédié à Marlon Brando, avec lequel vous étiez très lié depuis que vous aviez partagé l'affiche de Don Juan DeMarco et que vous l'aviez dirigé, ensuite, dans The Brave...
Sa disparition m'a fait un sacré choc comme vous pouvez l'imaginer. Il était non seulement un ami, mais aussi un héros, un mentor, une inspiration et l'un des hommes les plus drôles que j'aie connus. Nous étions restés en contact et je lui demandais souvent son avis sur un tas de choses. Nous avions discuté de Rochester. Dommage qu'il n'ait pas pu voir le film terminé...
Depuis le succès mondial de Pirates des Caraïbes, suivi de celui de Charlie et la chocolaterie, qui a raflé plus de 450 millions de dollars au box-office, vous êtes désormais considéré comme une valeur sûre par Hollywood...
Comme vous le savez, je ne suis pas né d'hier et j'ai assez roulé ma bosse dans ce métier pour savoir que je suis considéré "hot" telle semaine et que la suivante, je pourrais tout aussi bien être au chômage. Renvoyé au purgatoire des petits films indépendants, ce qui d'ailleurs ne me dérangerait nullement. J'essaie de ne pas prêter attention à ces données du business, qui n'ont rien à voir avec mon activité d'acteur. C'est pour ça que j'ai encore un rapport amour-haine avec Hollywood. J'y passe le temps minimum, car je préfère garder mes distances et éviter le plus possible les obligations publiques et autres mondanités, où je ne suis jamais très à l'aise. C'est un jeu auquel je ne suis pas bon. Cela dit, j'ai toujours affirmé que je n'étais pas allergique à l'idée du succès commercial. Mais c'est la voie que l'on choisit pour y parvenir qui compte.
Vous avez souvent répété que votre ambition n'a jamais été d'être une star.
C'est vrai. Je voulais être guitariste dans un groupe de rock. À douze ans, j'ai pris une guitare et ça a été le premier exutoire à mes frustrations. Jusqu'à ce que je devienne acteur et que je trouve ainsi un autre catalyseur à mes bizarreries...
Vos deux enfants, Lily Rose et Jack, doivent vous manquer quand vous tournez longtemps en extérieur...
Autant que possible, ils sont avec moi sur les tournages. Une fois, nous avons été séparés quatre ou cinq semaines. Je ne tenais plus, et c'est désormais hors de question. Et quand Vanessa tourne, je l'accompagne avec eux.
Ont-ils le droit de voir vos films ?
Pas Rochester, quand même ! Mais je leur avais organisé une projection des Noces funèbres, sans imaginer quelles seraient leurs réactions. Je me doutais que ça pourrait plaire à Lily Rose, qui a six ans et qui avait adoré L'Étrange Noël de monsieur Jack. Quant à Jack, qui a trois ans, je me demandais s'il aurait la patience de tenir jusqu'au bout. Il était assis sur mes genoux et n'a pas bougé une seule fois, scotché à l'écran ! Et dès qu'elle a vu Victor, ma fille m'a dit : "C'est toi, n'est-ce pas ?" Jack m'avait reconnu dans Charlie et la chocolaterie et m'avait trouvé, je cite, bizarre !
Parlez-nous de votre style vestimentaire, qui est plutôt unique...
Vous trouvez ? (En riant.) J'aime les vêtements anciens et j'ai une passion intense pour les chapeaux. Quand je regarde des photos datant des années vingt à cinquante, je suis fasciné de voir ces hommes en costume et pardessus, avec leur chemise empesée, cravate et couvre-chef sur la tête... Ça déclenche quelque chose en moi que je ne m'explique pas.
Y a-t-il des peurs qu'il vous faudrait encore exorciser ?
La peur fait partie intégrante de tout ce qu'on fait. J'estime que tout acteur se doit d'avoir peur d'échouer misérablement, de se ramasser de temps en temps. Il faut prendre ce risque. Pour ne pas rouler le public et pour qu'il n'ait pas l'impression que vous vous contentez de lui refiler la même chose à chaque fois. Marlon m'avait dit un jour que je devrais essayer de jouer Hamlet. Il regrettait pour sa part de n'avoir jamais essayé. Mais je ne me vois pas affronter une salle immense dans une production épique.
Quel regard portez-vous sur votre parcours ?
J'ai eu beaucoup de chance. Je suis fier de n'avoir jamais fait ce métier pour de l'argent. Mon comptable aurait pu vous le certifier. Je me targue d'avoir fait des choix sans jamais penser aux risques éventuels pour ma carrière ni me soucier de ce que Hollywood pourrait penser.
Comment imaginez-vous l'au-delà ?
Bigre ! Eh bien, disons que ce serait pas mal si ça ressemblait un peu à la vision de Tim Burton dans ses Noces funèbres. Ce serait plutôt rigolo. Mais ça pourrait tout aussi bien être un purgatoire. Peut-être l'enfer ou peut-être le paradis. Je me doute qu'on risque plutôt d'être mangé par les vers ou de finir en cendres. Mais je préfère imaginer qu'on s'endort simplement pour se réveiller, qui sait, dans le Paris insouciant des années vingt, entouré de peintres, et que l'absinthe coule à flots !
Vous êtes comblé sur les plans professionnel et personnel. Alors qu'est-ce qui compte le plus pour vous ?
D'être un bon papa pour mes gamins. Haut la main, sans le moindre doute. De réussir à continuer. Être un bon père, un bon compagnon : voilà ce qui me comble plus que tout.
Et quels espoirs formulez-vous pour cette nouvelle année ?
Que nous, les habitants de cette planète, puissions aller de l'avant. Qu'on essaie de discuter plutôt que descendre dans la rue pour incendier des voitures ou se faire du mal. Qu'on apprenne à mieux communiquer, à faire davantage de compromis. Nous autres, humains, possédons une merveilleuse aptitude, ce formidable instrument qu'est la parole, mais on s'en sert encore trop souvent de manière inconséquente. Et ça, c'est démoralisant. Il y a encore, hélas, pas mal de progrès à faire dans ce domaine. Mais je garde l'espoir qu'on finisse par réussir à s'entendre tous. Enfin, pourvu que mes élucubrations ne résonnent pas trop baba cool !